Seul est heureux l'homme
qui peut faire sienne
l'heure présente,
car aujourd'hui il a vécu. Gil Delamare
Parachutisme
Premier saut
Nous sommes cinq sur la piste, à attendre l’avion dans lequel nous devons embarquer. Il y a là deux chuteurs confirmés, Paul et Didier, qui vont monter à 4.000 mètres pour réaliser un vol relatif et trois néophytes pour qui c’est le premier saut en ouverture automatique : André, Georges et moi.
Je me sens totalement confiant, presque euphorique. La « peur d’avoir peur » que j’éprouvais au cours des jours précédents, m’a quitté.
Pourtant, Paul, l’ancien, ne paraît pas parfaitement à son aise. Il demande abruptement à Didier :
- Mets moi un coup de pied au cul !
- D’accord.
Il se tourne et se penche en avant. Le geste est aussitôt ajouté à la parole ; la botte de Didier percute généreusement le postérieur ainsi offert, ce qui lui remet du même coup les idées en place. Remède étonnant.
J’observe également que Paul a, sur son ventral, bien en évidence, un poignard dans son étui de cuir, prêt à être dégainé.
- Il te sert à quoi, ce poignard ?
Regard un peu condescendant de l’ancien :
- Tu sais, mon gars, une fois, j’ai vu un type se tuer parce qu’à l’ouverture, ses pieds se sont pris dans les suspentes.
- Et alors ?
- Et alors, il est arrivé au sol brutalement, la tête en bas. Cervicales brisées. Tu comprends, le poignard, c’est pour couper les suspentes au cas où…
Un silence pesant s’installe. De courte durée, car notre avion arrive en cahotant un peu avant de s’immobiliser sur la piste herbeuse. C’est un Broussard MH 1521.
Broussard MH 1521
- Embarquez !
- Didier, le chef de stick largueur place les débutants selon l’ordre de saut, qui est déterminé en fonction de leurs poids respectifs, afin de ne pas risquer de les voir se disperser à l’atterrissage.
Je suis en deuxième position. Nous nous asseyons, nos S.O.A. (sangles d’ouverture automatique) à la main.
- Accrochez !
Nous accrochons nos mousquetons à l’anneau central, fixé au plancher métallique. L’appareil s’ébranle, puis, arrivé en bout de piste, se tourne face au vent et fait son point fixe. Un vrombissement extraordinairement puissant emplit la petite cabine. Toute la carcasse tremble. Les conversations se sont arrêtées. Portière refermée, les freins sont lâchés et c’est la course d’envol. Laborieusement, comme à regret, le Broussard quitte le sol.
Tandis que nous nous élevons avec une certaine lenteur, l’idée me vient que je ne redescendrai pas dans cet avion, qui se reposera sans moi. Je chasse cette pensée assez saugrenue et m’efforce de faire le vide dans mon esprit, m’appliquant à respirer calmement, en me concentrant sur les quelques gestes que je devrai faire.
L’avion monte toujours et puis, le pilote se tourne et fait signe à Didier. Celui-ci ouvre la portière par laquelle le vent s’engouffre aussitôt, et largue un « sikki ». C’est une petite pièce d’étoffe rouge attachée à un bâton de bois, destinée à simuler la descente d’un parachutiste sous voile, permettant de prendre les repères utiles en fonction du vent, estimer la dérive, et assurer un positionnement de largage adapté pour atterrir au plus près de la cible.
Pendant que l’appareil décrit une courbe, Didier fait signe à André et, du geste, le fait s’accroupir devant la portière ouverte. Le bruit du moteur diminue soudain. Feu vert. Une petite tape sur l’épaule :
- Go !!!
André s’élance. Sortie impeccable pour un débutant.
- A toi !
Je me place à mon tour devant l’ouverture, trop basse pour que je puisse me tenir debout. Jambes fléchies, la position est inconfortable. Je me sens dans un état second. Comme si c’était un autre type, qui allait se balancer dans le vide et pas moi.
- Go !!!
Aucune hésitation. Comme à l’entraînement, je prends appui sur le seuil de la portière et me déploie pour le saut de l’ange, face moteur. Mais à 80 km/heure à peine de vitesse horizontale, le vent relatif est trop faible et je ne bénéficie d’aucun appui sur l’air. J’ai l’impression brutale d’être une sorte de patatoïde, un matériau en vrac, lâché d’une benne.
Et c’est la chute, vertigineuse, intense, avec les sensations sans égal qu’elle procure. Très forte poussée d’adrénaline qui me fait presque perdre conscience durant une seconde. Et puis très vite, le choc à l’ouverture, accompagné d’un claquement de la voile. Je lève la tête : ça y est, je me balance sous la corolle blanche. J’entrevois au-dessus de moi le Broussard qui s’éloigne, poursuivant sa montée.
Comme on me l’a enseigné, je prends mes repères au sol en utilisant le bout de mes bottes comme viseur. J’évalue approximativement ma trajectoire. Je file droit vers la cible mais je vais être trop long. Je tire les deux sangles opposées sur le harnais ce qui a pour effet d’incliner la voile et de réduire la dérive.
Ca a l’air de marcher. Moment agréable. J’agis, je maîtrise. Je me sens fier.
J’AI SAUTE !!!
Le sol se rapproche. Je relâche les sangles et juste avant le contact, tire à nouveau les arrières. Freinage. Arrondi. Genoux déverrouillés. Je fléchis totalement les jambes et me mets en boule, coudes et tête rentrés. Contact, je suis à terre. Sans perdre une seconde, je me relève vivement et avance vers ma voile, couchée dans le champ mais encore légèrement gonflée. Re-lovage sommaire des suspentes sur mes avant-bras.
Je place la voile en bouchon sur mon épaule et me dirige vers les bâtiments de l’aéroport. Je suis si léger que je ne sens plus mon corps. Je suis fier de moi ; pour mon premier saut, j’ai atterri dans la cible.
" Une fois que vous aurez goûté au vol, vous marcherez à jamais les yeux tournés vers le ciel, car c'est là que vous êtes allés, et c'est là que toujours vous désirerez ardemment retourner. " Léonard De Vinci