Le grand vaisseau gris est parti en mer avec son escorte, tel un monarque entouré de sa cour, pour un déploiement en direction de Cap Town en Afrique du Sud, où il va représenter les couleurs de la France. A quelques centaines de miles de la côte, une volée de guêpes furieuses s’approchent, qui vont le transformer en porte-avions. La flottille 12F part pour plusieurs semaines d’entraînement au combat et surtout à l’appontage, de jour comme de nuit, que ce soit par beau temps ou par temps de chien.
Le porte-avions Foch
Les 1700 hommes d’équipage du FOCH vont servir ce monstre d’acier dont la vocation est de projeter dans les airs l’artillerie à longue portée qui n’existe plus en surface. Deux officiers supérieurs se partagent le commandement, l’un pour le navire, l’autre pour l’aviation. Le premier, siège sur la passerelle de commandement, l’autre, sur la passerelle Avia. Les « ponev », « conev » les « chiens jaunes », les « mécaés », les « boums », les « carbus » le « central Avia » et « pedro » l’hélico de sauvetage, sont fin prêts pour accueillir les guerriers du ciel.
La vie des pilotes sur le fil du rasoir
Apponter sur un navire qui fait route face au vent est une manoeuvre souvent périlleuse.
Le pilote de l’aéronavale n’a pas, comme son homologue de l’armée de l’Air, 1800 mètres de piste bien stable à sa disposition: il n’a que 100 mètres pour décoller et 200 pour atterrir. L’appontage fait partie de la vie normale du pilote de l'aéronavale; il devra donner sans arrêt la preuve qu’il est au top de jour comme de nuit: ce sont les « qualifs ». Les guêpes sont prises en compte par le central Avia. L’escadrille se rassemble au dessus du FOCH et les avions, l’un après l’autre, prennent la pente de descente qui va les amener en seuil de piste, guidés par l’officier d’appontage et l’optique d’appontage, le « miroir ».
De jour et par beau temps c’est idéal, par grosse mer c’est difficile et souvent l’officier d’appontage va devoir utiliser le « miroir » manuel pour récupérer le pilote dans cette phase qui est la plus dangereuse. Le pont bouge dans tous les sens et l’inertie des turbines ne rend pas le travail plus facile, les turbulences engendrées par l’îlot gênant le travail du pilote. Mais par contre, de nuit et par gros temps, cela devient périlleux; le pilote peut souffrir de désorientation spatiale ou de vertiges. Sur le « groove », si son approche est mauvaise, c’est la remise des gaz et le pilote « bolte », post-combustion allumée, rasant le pont dans un vacarme effroyable. Le virtuose des appontages de nuit est surnommé « grand duc ».
La vie d’un pilote de l’aéronavale, soumis continuellement aux G du catapultage et de l’appontage, se trouve fréquemment sur le fil du rasoir.
Le cercle très fermé des hommes volants
Comme tous ceux qui volent, les pilotes de l’aéronavale vivent dans un monde clos.
Chaque pilote est baptisé d’un surnom qui lui restera toute sa vie, même lorsque, devenu une "huile", il ne volera plus. On peut trouver des « Pipo », « Paulic » « Slider », un « Nino » dont le vrai nom est Ferrer, et un Merlin finement rebaptisé « Pinpin ». Il fera partie du club très sélect du Tail Hook Club américain (le club de la crosse d’appontage).
Il reçoit en salle d’alerte ses instructions de vol et avec son ailier, s’équipe et se rend à son avion. Son mécanicien lui tend la feuille « FIDA » certifiant l’avion « bon de vol ». Il monte à bord après avoir fait son inspection; le mécanicien l’aide à se sangler et retire une à une les goupilles de sécurité du siège, les présente au pilote qui les compte, puis il les met dans la pochette en tête de siège. Au retour, avant tout mouvement du pilote, il remettra les goupilles en place afin d’éviter un départ intempestif …et mortel, du siège éjectable.
Mise en route, vérification des niveaux, des températures, et l'avion roule vers la catapulte. Le sabot s’enclenche, les déflecteurs de jets s’élèvent, contrôle de débattement des gouvernes, plein gaz, salut, le dirchef se fend dans la direction du décollage, un gros coup de pied au cul et le voilà dans l’azur. Train rentré, flaps à remonter, il réduit doucement les gaz pour rassembler à son altitude de vol. Pendant ce temps, l’hélico de sauvetage « Pedro » vole le long du bord pour recueillir le pilote qui serait éjecté lors d’un catapultage raté.
Des épreuves initiatiques redoutables pour les tétards
Sur la route du Cap, on croise une ligne imaginaire, l’équateur.
C’est le fameux passage de la ligne où tous les jeunes marins, sous-officiers et officiers néophytes, tous les « tétards » sans exception, doivent être baptisés, c’est la règle !!!. Au jour dit, le bateau et ses escorteurs avancent à petite vitesse, voire mettent en panne, et les vieux briscards qui ont été initiés aux « Mystères de l’Ordre des Loups de Mer » vont procéder à une cérémonie, immuable dans la marine. Comme le bateau est vaste, et les impétrants nombreux, il y a plusieurs cérémonies simultanées d’intronisation des tétards.
Dix coups de cloche, le Maître de l’Océan Furieux arrive, tout le monde au garde-à-vous salue Neptunus Rex son trident à la main, plus ou moins ressemblant dans des défroques rappelant Sa Majesté. Chaque tétard sera appelé solennellement, ses péchés dûment et crûment étalés devant l’assemblée et Neptune décidera de la punition appropriée; oyez braves gens: le Tunnel de l’Amour, la Baignoire Royale, le Dentiste Royal qui rince la gueule de ses patients à grands jets de Tabasco, le Baiser au Nombril du Bébé Royal, le tout à grand renfort de graisse de brins d’arrêt et de seaux d’eau de mer.
Et enfin l’escale tant attendue des Cols Bleus...
Le Cap est en vue.
Les Cols Bleus en tenue numéro un, impeccablement alignés, se tiennent à la bande. Le navire majestueux entre dans le port et va s’amarrer à un quai capable de recevoir le mastodonte.
Pendant les quelques jours d’escale, la ville se colore d’uniformes français. Les bars se remplissent et les alcôves s'animent. Le jour du départ, les beautés locales sortiront leurs mouchoirs et verseront quelques pleurs. Voilà les gars de la Marine...